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Escadrons de bombardiers de l’ARC outre-mer

Le bombardement stratégique

Avions, bombes et radar
Les défenses antiaériennes allemandes

Raid sur Essen, 12 mars 1943

Journal du capitaine d’aviation F.H.C. Reinke
   
Bomber Command

Les avions militaires des années 1930 peuvent facilement franchir la courte distance qui sépare l’Allemagne des îles Britanniques. Le réarmement de la Luftwaffe par Adolf Hitler inquiète donc sérieusement le Royaume-Uni. C’est en réponse à cette menace qu'en juillet 1936, le gouvernement britannique constitue Bomber Command, un commandement de la Royal Air Force (RAF) dont la mission est de mettre sur pied une importante force aérienne affectée au bombardement stratégique.

Des bombardiers moyens Vickers Wellington de la RAF volent en formation vers 1940.
Archives nationales du Canada, PA-128144.

Les développements en aéronautique de l’entre-deux-guerres amènent à formuler une théorie selon laquelle rien ne saurait protéger une nation contre des bombes explosives et incendiaires larguées par des avions de plus en plus puissants; il en découle que la seule façon pour une nation d’échapper à l’anéantissement est de procéder à un bombardement offensif et préventif suffisant pour écraser l’ennemi avant qu’il ne frappe. La doctrine du bombardement stratégique repose sur cette théorie. Le bombardement stratégique.

La salle des opérations du 405e Escadron de l’ARC en 1941
Service d'imagerie de la Défense nationale, RE 74-385.
Le Halifax « J » du 432e Escadron s’est écrasé au décollage à sa base d’East Moor, dans le Yorkshire, le 16 avril 1945. Le pilote, le lieutenant d’aviation W.H. Porritt, a été tué mais le reste de l’équipage a pu s’échapper de l’appareil en flammes.
Album Gérard Pelland. Reproduit avec la permission de la famille Pelland.

Les raids aériens anticipés par les planificateurs militaires deviennent réalité en juillet 1940 quand les premiers bombardiers allemands déferlent au-dessus de l’Angleterre. C'est à l’issue de la Bataille d’Angleterre que la Grande-Bretagne s’engage dans une première campagne offensive de bombardement contre l’Allemagne.

Les premiers bombardements sont effectués de jour. Cependant, ils s’avèrent presque suicidaires à cause de la vulnérabilité des bombardiers face aux chasseurs d’interception plus rapides et plus maniables qu’eux. Comme les Dornier 17, Junkers 88 et Heinkel 111 de la Luftwaffe n’eurent aucune chance contre les Spitfire anglais, ainsi, en 1941, les Wellington et les Hampden de Bomber Command ont peine à échapper aux Messerschmitt 109 qui protègent l’espace aérien du Reich. Les bombardiers de la RAF doivent donc opérer de nuit pour éviter les chasseurs d’interception.

L’Allemagne possède des défenses antiaériennes efficaces que les bombardiers alliés doivent traverser pour atteindre leur objectif et traverser de nouveau pour rentrer à leur base. Afin de maximiser l’impact des bombardements et réduire les pertes, les bimoteurs des premières opérations sont graduellement remplacés par des bombardiers lourds à longue portée : les quadrimoteurs Halifax et Lancaster. Les raids de pénétration en Allemagne réunissent un nombre élevé d’appareils, parfois plus de mille, qui volent à haute altitude et avancent en vagues successives dans l’obscurité de la nuit.

L’Allemagne défend âprement son territoire au moyen de chasseurs d’interception, d’artillerie antiaérienne et d’une panoplie d’appareils de détection et de brouillage. Le développement intensif de systèmes radar et de contre-mesures aux équipements ennemis, tant chez les Allemands que chez les Britanniques, fait de la guerre du bombardement une bataille électronique très sophistiquée.Les défenses antiaériennes allemandes

Trois aspects techniques affectent le succès des bombardements : la capacité des avions à pénétrer en territoire hostile tout en résistant aux armes antiaériennes déployées par l’ennemi, la précision de la navigation et du repérage des cibles et la quantité et l’efficacité des bombes larguées sur l’objectif. Avions, bombes et radars

Vue d’une partie des bâtiments de la base de Skipton-on-Swale, dans le Yorkshire, où stationnent les 424e et 433e Escadrons. Les huttes Nissen, au toit arrondi fait de tôle ondulée, servent d’habitations. 10 août 1945.
Service d'imagerie de la Défense nationale, PL 45597.

Au retour de chaque mission, des équipages manquent à l’appel. Chaque nuit, des avions sont touchés par la Flak ou abattus par les chasseurs allemands. Certains s’écrasent au décollage ou entrent en collision avec un avion ami. Au retour, l’atterrissage de nuit sur des pistes encombrées, dans des conditions météo souvent mauvaises, présente aussi des risques élevés. Pour le personnel navigant, des amis ne reviendront plus. Ils sont morts, blessés ou prisonniers en Allemagne.

Après chaque opération, Bomber Command calcule le taux de pertes, c’est-à-dire le pourcentage d’avions perdus relativement au nombre d’avions qui ont participé à la mission. Un escadron qui subit des pertes de plus de 5% à plusieurs reprises est assigné à des missions moins dangereuses, comme le mouillage de mines le long des côtes du golfe de Gascogne et de la Mer du Nord, pour permettre à son personnel de récupérer et de s’entraîner.

Il y eut une seconde attaque sur Essen au cours du mois, dans la nuit du 12 mars. Les onze escadrons de l’A.R.C. participèrent au raid, soit en tout 113 appareils, dont 89 attaquèrent la cible; trois manquèrent à l’appel.Raid sur Essen, 12 mars 1943

Des aviateurs en provenance des pays du Commonwealth – Canada, Australie, Nouvelle-Zélande – et des forces libres des nations occupées volent sur les bombardiers de Bomber Command ou travaillent dans les équipes au sol. Bon nombre de ces aviateurs, incluant de nombreux Canadiens, s’intègrent à des escadrons de la RAF. Par ailleurs, les principaux dominions alliés, comme le Canada, forment leurs propres escadrons au sein de Bomber Command.

Le 6e Groupe de l’Aviation Royale du Canada

Le gouvernement canadien partage le point de vue de son allié britannique quant à la nécessité du bombardement stratégique. Par conséquent, l’Aviation royale du Canada (ARC) contribue aux effectifs de Bomber Command plus d’escadrons qu’elle n’affecte à Fighter Command ou à Coastal Command. Au total, quinze escadrons canadiens sont formés en Grande-Bretagne au sein de Bomber Command à partir de diplômés du Plan d’entraînement aérien du Commonwealth britannique. Le premier est créé en avril 1941 : c’est le 405e Escadron de l’ARC.

Ce nombre important d’escadrons permet au Canada de faire un pas de plus pour assurer l’autonomie de son aviation nationale. En effet, le 1er janvier 1943, les escadrons de l’ARC sont réunis sous le commandement du 6e Groupe, un groupe canadien placé sous les ordres du vice-maréchal de l’Air G.E. Brookes. Son quartier général est établi à Allerton Hall, un manoir situé dans le Yorkshire. En 1945, le groupe contrôle onze bases situées dans le Yorkshire : Croft, Dalton, Dishforth, East Moor, Leeming, Linton-on-Ouse, Middleton St. George, Skipton-on-Swale, Tholthorpe, Topcliffe et Wombleton.

J’ai assisté à deux briefings hier, probablement la journée la plus intéressante depuis que je suis ici. Le premier portait sur le raid de mille avions contre Caen, qui va ouvrir la voie à une nouvelle offensive. Après le souper de minuit au centre d’opérations, les équipages sont passés dans la salle d’interrogatoire pour leurs briefings, en silence, par groupes de deux ou trois. On n’entendait ni plaisanteries ni bons vœux…
Journal du capitaine d’aviation F.H.C. Reinke, 19 juillet 1944

L’équipe au sol effectue des travaux d’entretien sur un Halifax II du 408e Escadron à Leeming, le 10 août 1943.
Service d'imagerie de la Défense nationale, PL 19510.

La création du 6e Groupe permet enfin aux officiers supérieurs canadiens d’acquérir l’expérience et l’expertise opérationnelles et administratives nécessaires pour assurer le commandement de formations plus grandes et plus complexes qu’un escadron ou une escadre.

Dès sa formation, le 6e Groupe participe aux opérations de Bomber Command sur les bases de U-boote situées à Lorient et à Saint-Nazaire, en France, puis sur les centres urbains et industriels allemands ciblés par les bombardements de nuit. Le 6e Groupe montre pendant ses premiers mois d’opérations certains signes d’inexpérience : ses pertes sont plus élevées que celles des autres groupes (les pertes atteignent 7,8% en juin 1944, par exemple), les problèmes d’entretien et le nombre d’équipages déclarés LMF (Lack of Moral Fibre – manque de fibre morale) excèdent un peu les moyennes des autres groupes.

Pendant ses douze premiers mois d’existence, le 6e Groupe passe de huit escadrons à treize, il effectue 7 355 sorties et il largue 13 630 tonnes de bombes. L’entraînement additionnel imposé par les commandants canadiens et l’expérience acquise pendant les dangereuses missions au-dessus de l’Allemagne permettent au 6e Groupe d’améliorer substantiellement ses performances et d’atteindre par la suite un niveau de perte comparable ou moindre que celui des autres groupes de Bomber Command. Les équipes au sol se distinguent par leur efficacité et par l’excellence de l’entretien des avions.

Parmi les escadrons canadiens, le 405e s’illustre par la précision de son tir, ce qui lui vaut d’être désigné comme marqueur de cibles. En avril 1943, il est transféré au 8e Groupe (Pathfinder) comme élément affilié du 6e Groupe.

Par ailleurs, la 331e Escadre, formée des 402e, 424e et 425e Escadrons, est appelée sur un autre théâtre d’opérations pour une courte période. En effet, elle est détachée du 6e Groupe en mai 1943 pour participer à l’opération Husky, l’invasion de la Sicile. Les hommes sont vaccinés pour le climat tropical et leurs avions, des Wellington Mark X, sont spécialement préparés pour la poussière, le sable et la chaleur. Rattachés à l’Air Command du théâtre de la Méditerranée, les trois escadrons établissent leurs bases dans la région de Kairouan, en Tunisie. La 331e Escadre ne devait rester que trois mois en Méditerranée mais le succès de l’invasion de la Sicile a comme conséquence immédiate la poursuite de l’avance alliée sur le sud de l’Italie vers Naples, ce qui retient les trois escadrons de l’ARC jusqu’en octobre 1943. Ils réintègrent alors le 6e Groupe.

Le 6e Groupe effectue son dernier raid de bombardement sur les batteries côtières de Wangerooge, sur les îles Frisonnes, le 25 avril 1945. Une collision en chaîne des bombardiers entraîne la perte de cinq équipages canadiens.
Service d'imagerie de la Défense nationale, PL 144281.

Le 425e Escadron, l’un des trois escadrons à participer à la campagne d’Italie, a cette particularité qu’il est composé majoritairement de personnel canadien-français. En créant cet escadron, le gouvernement canadien souhaite abaisser la barrière linguistique qui nuit à l’engagement des Québécois et des membres d’autres communautés francophones dans l’ARC, où l’anglais est la langue de travail. Le 425e Escadron est créé à Dishforth en juin 1942 sous les ordres du lieutenant-colonel d’Aviation J.M.W. St-Pierre; il commence à voler en août et il devient opérationnel en octobre de la même année.

Quand la guerre prend fin en Europe, le 8 mai 1945, le 6e Groupe prend part avec les autres escadrons de Bomber Command à l’opération Exodus, le rapatriement des prisonniers de guerre vers l’Angleterre. Puis, le démantèlement du 6e Groupe commence. Huit escadrons, les 405e, 408e, 419e, 420e, 425e, 428e, 431e et 434e, sont choisis comme éléments de la Tiger Force pour participer à l’offensive contre le Japon. À compter du 31 mai 1945, ils prennent la route pour le Canada avec leurs Lancaster X de fabrication canadienne. La guerre du Pacifique prend fin sans que les escadrons Canadiens doivent y participer. Les escadrons demeurés en Angleterre sont dissous dans les douze mois qui suivent la victoire en Europe.

Pendant ses quelques années d’existence, le 6e Groupe a effectué un total de 40 822 sorties. 814 équipages ne sont pas revenus, soit 1,9%. Une autre centaine s’est écrasée en sol anglais. 9 919 aviateurs de l’ARC ont perdu la vie alors qu’ils servaient sous Bomber Command, dans le 6e Groupe ou dans d’autres unités. Ce chiffre représente près du trois-quarts des 13 498 pertes de l’ARC pendant la Deuxième Guerre mondiale.

Liens:
Pour une description des avions utilisés par les aviateurs canadiens, voir la section « La collection »du site du Musée l’aviation du Canada ou voir le site Wings of Freedom (en anglais)
Pour les décorations et citations reçues par des aviateurs canadiens, voir le site de l’Air Force Association of Canada (en anglais)
Lecture Suggérée:

• Brereton Greenhous et al., Le creuset de la guerre, 1939-1945: Histoire officielle de l'Aviation royale du Canada tome 3, 1999.
• Larry Milberry, Hugh Halliday, The Royal Canadian Air Force At War 1939-1945, 1990.

À suivre: Le bombardement stratégique